Lorsque j’ai commencé à écrire, je n’avais aucune idée des personnalités de mes personnages. L’écriture avançait. Mais chapitre après chapitre, j’ai pris conscience qu’ils étaient fades, qu’ils ne me procuraient pas le plaisir que j’imaginais dans ma tête au moment de poser les mots.
Cependant, je n’ai pas bloqué à l’écriture à cause de cela. C’est d’ailleurs une chose que je ne recommande pas, de bloquer à cause de problèmes de ressenti de qualité. Je parlerai de ce sujet plus en détail sur une autre page de journal. En attendant, revenons à nos personnages fades.
Avec du recul, j’ai su pourquoi ils l’étaient : ils étaient un peu trop basés sur moi-même. (À part ceux qui ont des envies de meurtre ; je ne suis pas de ce genre, je le jure.) J’avais adopté une approche naïve des interactions entre humains, basée sur ma logique, ma façon de penser et d’être. Et comme je ne suis pas très fun dans la vie, mes personnages tendent à ne pas l’être non plus.
Voici donc deux méthodes que j’ai appliquées pour les rendre plus intéressants.
S’inspirer d’une personne réelle ou d’un personnage qui vous parle
Imaginons une personne, ou un personnage. C’est notre modèle.
Que ferait-il s’il était là, à cet endroit, à cet instant, dans cette situation ? Comment réagirait-il lorsqu’on le pousse dans ses retranchements, lorsqu’on lui raconte une blague ou une mauvaise nouvelle, lorsqu’on fait montre de sentimentalisme devant lui ? Par de la surenchère, de l’ignorance, de la froideur, de l’incompréhension, de la compassion, un jeu de mots, un pet ?
Il y a fort à parier que notre modèle ait une façon bien à lui d’être et de réagir, pour peu qu’il soit bien écrit ou qu’il ne soit pas amorphe comme moi.
Il s’agit d’une méthode efficace qui a littéralement lancé une réécriture complète de tout TNBS, avec des chapitres entiers retirés et ajoutés.
En guise d’exemple, sans donner les détails, j’avais un personnage très secondaire. Son apparition tombait au bon moment dans l’histoire, mais ça manquait de punch. Puis un jour, j’ai reçu un papier dans ma boite aux lettres. Et depuis, eurêka ! C’était si évident, pourquoi n’avais-je pas songé à utiliser ce genre de personne plus tôt comme modèle ? Par ricochet, j’ai retrouvé un personnage d’une série que j’aime beaucoup qui correspondait au profil que je voulais. Et depuis, j’ai entièrement réécrit les apparitions du personnage en question pour le rendre bien plus drôle et subtil, ajouté des chapitres supplémentaires parce qu’il avait tant de choses à dire, ce qui fait qu’il a gagné en importance dans l’histoire de ce premier tome. Et c’est un peu devenu mon chouchou.
Consolider les informations du personnage dans un document de travail
La consolidation permet de mettre au clair les informations du personnage tels que l’apparence, les traits de caractère, les gouts et dégouts, l’état civil.
La complexité d’une telle entreprise se trouve dans le fait qu’un personnage évolue dans l’histoire, et donc dans la manière de représenter ce changement dans un document.
Ce n’est pas un travail que je recommande dès le départ. Cela peut freiner dans l’écriture initiale, que je prends comme une phase de prospection, d’expérimentation, tel un joyau brut qui mérite ensuite d’être taillé.
Pour être honnête, j’ai tenté de faire ce travail à deux reprises.
La première fois, c’était justement lors de la phase d’écriture initiale. Je n’ai quasiment rien retenu de ce qui avait été imaginé alors, car tout était vague, qu’il s’agissait des enjeux du monde et de ceux des personnages. Une grosse partie a donc fini comme sous-produit créatif1.
La deuxième fois, je ne l’ai fait qu’à la toute fin de ma quatrième et dernière réécriture, après même l’édition de la version HTML via mon outil fait avec Pollen. Mais je pense que cela aurait pu se faire avant, dès la fin de l’écriture initiale ou la première réécriture. J’ai pu cependant faire des ajustements de précision sur certains passages, et corriger des oublis. Parfois juste une ligne de modifiée, mais une ligne très précieuse !
Comme outils pour cette consolidation, j’ai testé diverses approches :
- Wiki : J’avais utilisé DokuWiki. Il nécessite un serveur PHP. Il est extensible. Et important, il n’a pas de base de données SQL. Toutes les pages créées sont enregistrés en tant que fichier, ce qui permet d’envisager des sauvegardes avec gestion de révision. Il y a aussi un autre système de wiki assez amusant à utiliser : TiddlyWiki. Celui-là ne nécessite aucun serveur PHP ; tout se passe dans le navigateur avec Javascript, et le tout enregistré dans un gros fichier HTML. Je ne sais pas si ça grossit bien avec le temps, mais ça peut au moins faire office de prise de notes rapide et de listes de choses à faire (to-do list).
- Obsidian : C’est ce que j’utilise actuellement. Il fonctionne assez bien, fonctionne aussi sur mobile (mais pas de synchronisation interplateformes sans payer). Cela permet de faire du wiki, mais le gros plus se trouve dans l’interactivité proposée par l’éditeur. La création de liens entre les pages est aisée. Il y a une vue qui permet d’afficher de manière graphique les relations entre les pages. Un panneau latéral lors de l’édition permet de voir d’un coup d’œil quelles pages mènent vers la page actuelle.
- Google Keep : J’en ai déjà parlé dans mon article sur les logiciels de saisie. Ici, il peut faire office de support de consolidation temporaire, ce qui laisse le temps de réfléchir partout où Keep peut être utilisé (PC et mobile).
D’autres logiciels sont pertinents pour cette consolidation. Tout ce qui ressemble à du wiki fait office de bon candidat. Le plus important, c’est qu’ils soient simples pour ne pas me ralentir dans mon travail.
Maintenant que nous avons le logiciel, que mettre dans ce document ? En voici un squelette avec un exemple fictif et un peu au pif, inspiré du modèle que j’utilise pour TNBS, dans Obsidian (adaptez la syntaxe au logiciel utilisé) :
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tags: personnage
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## Identité
- Naissance :
- [[date/21XX-01-01|1 janvier 21XX]], [[Strasbourg]]
- Noms :
- Toto
- Antonio Lecrapo
- Le Crapaud (à la fin de [[livre 1]])
## Psychologie
- Traits
- **Nom du trait**, depuis évènement X
- **Autre trait**, depuis évènement Y (complexé), mais y travaille depuis évènement Z.
- Aime
- manger et boire
- collectionner des objets ligniformes
- musique classique et vraiment soporifique
- la salade (depuis évènement Z)
- etc.
- Déteste
- le bruxisme
- la bagarre
- les fruits acides
- sa tante raciste
## Apparence
- Taille : 1m58
- Type : Latino, peau claire
- Silhouette :
- *début du livre 1 :* en léger surpoids
- *à la fin du livre 1 :* tu vois Musclor ?
- Pilosité :
- noir
- cheveux frisés
- Visage : rond
- Yeux : noir, grands yeux
- Habitudes et préférences vestimentaires :
- confortables
- *après l'évènement X :* trop serrés
On peut évidemment ajouter toute information qui est nécessaire à chaque projet. Dans TNBS, j’ai des champs qui y sont spécifiquement liés.
Ce qui est important de relever :
- Les informations listées sont contextualisées au besoin. Si elles évoluent dans le livre, on doit savoir ici quand le changement a opéré. Et idéalement, ce changement est un lien vers une autre page, qui explique en détail l’évènement en question.
- Il n’y a pas de chronologie de personnage dans cette page. J’ai testé cela. Ce n’est vraiment pas pratique, car quand on change le moment de déclenchement d’un détail de l’histoire, cela veut dire qu’il faut modifier tous les endroits qui le mentionnent, ce qui est chronophage. Il vaut mieux réserver cela à une page dédiée qui liste toute la chronologie des évènements qui se passent avant (prologue), pendant (histoire) et après (épilogue) le livre.
Effectuer ce travail de consolidation permet d’une part de détecter les incohérences. D’autre part, il permet de constater une éventuelle superposition de types de personnalité, de traits, de gouts, entre les personnages ; ce qui doit interpeler l’auteur sur la nécessité de retravailler les personnages qui se ressemblent un peu trop (sauf si c’est voulu, évidemment).
En somme…
Je viens de présenter mes techniques qui me permettent d’approfondir mes personnages. Ils étaient initialement bof. Désormais, ils ont vraiment l’air vivants à mes yeux, sans donner dans l’excès non plus. Je me surprends à relire certains dialogues, et parfois à me dire « J’ai vraiment écrit ça ? » comme si les mots n’étaient pas sortis de ma tête, car ce ne sont pas des choses que j’aurais dites moi-même naturellement.
PS : Si vous souhaitez en savoir plus sur ma façon de documenter le récit, j’ai écrit un article à ce sujet. Il contient aussi quelques bribes de théorie narrative.
Notes
- sous-produit créatif : C’est ma façon de dire que ça a été jeté ou recyclé sous une autre forme, mais que ça a bien servi à construire le produit final. Que ce qui est jeté n’est pas inutile, que cela fait partie du processus créatif. Et donc, qu’il ne faut pas le craindre, mais l’accepter. ↩︎
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