Assurer la cohérence du récit par la documentation

Attention, lire cet article peut altérer votre expérience de lecture de mon livre TNBS !

Un des défis que j’ai eu à relever est celui d’assurer la cohérence tout au long du récit de mon livre TNBS.

Dès le premier chapitre, les évènements anodins et extraordinaires s’enchainent pour Félicie. Félicie est une narratrice plutôt fiable. Et vous pouvez, en tant que lecteur et lectrice, lui faire confiance. Et vous pouvez aussi me faire confiance, quand je dis qu’elle est fiable.

Mais voilà : Félicie ne perçoit pas tout ce qui se passe. Elle n’est pas dans la tête des autres personnages.

Les motivations de chacun orientent leur façon d’être et d’agir. Certains passages peuvent interpeler le lecteur sur l’étrangeté de la situation. Et parfois, c’est subtil, peut-être même imperceptible.

J’ai conçu TNBS comme un petit jeu. Avec des petits secrets et indices essaimés un peu partout. Et au bout d’un moment, ça en fait un paquet à retenir et à assurer leur cohérence. Au point où c’était devenu intenable. Il me fallait constituer un document de travail pour référencer toutes ces informations.

Un tel travail a de nombreux avantages, notamment :

  1. Il permet d’assurer la cohérence du récit. Lorsqu’une information apparait dans une scène, les acteurs de cette scène doivent agir en conformité avec leur état de connaissance et le contexte de la scène.
  2. Il permet de suivre les sujets ouverts et fermés. Un sujet ouvert doit être fermé à un moment donné, avoir une conclusion. Lorsque trop de sujets n’ont pas trouvé de conclusion avant la fin, ou quand les personnages ne font pas ce à quoi ils se sont engagés, cela laisse une sensation de sous-exploitation, de gâchis, de superficialité, d’inachevé.
  3. Il permet à d’autres personnes impliquées dans le projet de comprendre l’intention derrière des évènements et des faits que le narrateur échoue à décrire avec précision. Un cas d’usage que j’ai en tête est celui du traducteur qui aurait besoin de savoir comment traiter un passage pour le transcrire fidèlement dans la langue cible. Par exemple, si un personnage soupire1, est-ce de la lassitude, ou est-ce un soulagement ? S’il y a une hésitation, à quoi est-elle due ? Il y a aussi le cas du comédien pour une version audio, s’il doit prendre un accent particulier. Celui d’un illustrateur qui a besoin de comprendre quel geste exact est effectué à tel endroit.

Dans un autre article, j’ai décrit comment je faisais pour consolider les informations qui concernent les personnages.

Cette fois, il s’agit de vous montrer comment j’ai réalisé ma documentation pour tout ce qui concerne l’histoire.

Squelette de projet de documentation

Pour moi, le format d’un tel document qui aurait du sens s’approcherait de celui du wiki. Il permet de naviguer de sujet en sujet facilement grâce aux liens directement incorporés dans le corps de texte. Je vous laisse choisir votre logiciel. Le plus important, c’est que la structure puisse être reproduite dedans. Et évidemment, vous pouvez adapter la structure à votre projet et votre logiciel.

Aperçu de la structure

À la base de cette structure, on y trouve ces catégories (ou dossiers) :

  • narration : concerne le déroulé du récit, avec idéalement des inclusions de fiches secret ;
  • secret : contient les secrets à propos de choses cachées du lecteur :
    • secret non dévoilé : cette sous-catégorie doit être vide ou presque à la fin d’une œuvre pour une conclusion satisfaisante,
    • secret dévoilé : le secret a été traité par l’auteur ; le lecteur a donc toutes les clés pour le comprendre.
  • objet : définition de dictionnaire d’un objet ou d’un concept ;
  • sujet : relie les personnages au monde :
    • sujet ouvert : symbolise les obstacles auxquels les personnages sont confrontés, cette sous-catégorie doit être vide ou presque à la fin d’une œuvre pour une conclusion satisfaisante,
    • sujet fermé : symbolise la progression (positive ou négative) des personnages lorsqu’ils sont fermés.
  • date : contient la liste des dates des évènements importants, pour assurer la cohérence temporelle.

Narration

Cette catégorie contient le condensé de ce qui est raconté, dans le même point de vue que le narrateur, Félicie dans TNBS, mais pas besoin de reprendre sa façon de s’exprimer. C’est une sorte de représentation en avance rapide, où la plupart des dialogues et les descriptions sont retirés.

Il y aura en général peu de fiches, et leur nombre dépendra de la longueur de l’histoire et du niveau de détail dans le récit. Pour TNBS1, je n’en ai pas plus d’une dizaine.

Il permet de savoir à quel moment un objet ou concept a été introduit dans le récit.

Il peut y avoir parfois des citations venant du livre si elles sont intéressantes pour le document, notamment pour annoter des tournures particulières.

Secret

Cette fiche est écrite du point de vue de l’auteur, donc sans aucun filtre.

Par secret, j’entends une information que le récit ne mentionne pas au lecteur, pas entre les personnages.

Idéalement, la fiche d’un secret devrait pouvoir être incluse directement dans le corps de texte d’une fiche de narration. Dans Obsidian, cela se fait avec la syntaxe suivante : ![[Secret XYZ#Titre de section]].

Il y a deux catégories de fiches secret : celles qui ont été dévoilées au lecteur, et celles qui ne le sont pas encore. Il convient donc de les séparer en deux sous-catégories ou dossiers.

La fiche secret contient la description du secret en question.

Si le secret est dévoilé au lecteur à un moment donné, on déplace sa fiche dans la sous-catégorie « dévoilée ». La fiche indique également quand cela a eu lieu : quel tome, quel chapitre.

Cette fiche de secret contient des explications de ce type :

  • origine de la survenance d’un évènement :
    • Exemple : un personnage fait du télétravail, et à un moment donné, il coupe un appel téléphonique précipitamment. C’est parce qu’il ne veut pas que l’on découvre qu’il était en réalité dans une boite de nuit ou en vacances.
  • explications de la non survenance d’un évènement :
    • Exemple : un personnage devait actionner un levier depuis un bâtiment éloigné pour ouvrir une porte au protagoniste, mais elle ne s’est pas ouverte. C’est parce que le personnage s’est fait capturer avant d’avoir pu actionner le levier. — Ce secret est dévoilé dans le tome 3, chapitre 4.
  • explications sur le comportement d’un personnage :
    • Exemple : un ami au comportement louche qui ne veut pas que le protagoniste entre dans la cuisine. C’est parce que des gens sont en train de lui préparer un gâteau d’anniversaire surprise. — Ce secret est dévoilé à la fin du chapitre.

Bref, tout ce qui n’est pas dit explicitement au lecteur, tous les non-dits qui mériteraient d’être dévoilés plus tard se trouvent dans ces fameuses sections de secrets.

En général, il n’est pas rare de voir des liens vers des fiches de sujets dans ces sections de secrets. En effet, les sujets sont souvent à l’origine de secrets.

Et en tant qu’auteur, le plus fun est de faire en sorte que ces secrets soient dévoilés au lecteur à un moment donné, ou même s’ils ont été dévoilés au lecteur, de les réemployer régulièrement pour renforcer la caractérisation d’un personnage.

Objet

Par objet, j’entends tout ce qui est descriptible, qu’il soit tangible ou non. Des exemples venant de TNBS :

  • un lieu : Forthwin, Lusso, Pesjé, Marnille ;
  • un personnage : Félicie, Lierre, Oncle Foley ;
  • un concept : humain, semblain, IA, zneps, reconditionnement, restauration ;
  • un objet : sextant mécatronique, résine hémostatique.

Chaque fiche décrit de manière factuelle ce qu’elle représente. C’est une définition de dictionnaire.

Elle ne contient aucune information venant de la narration. C’est la narration qui référence l’objet, et non l’inverse.

La raison : en séparant les définitions des évènements, on réduit la duplication d’informations. Vous avez peut-être parfois constaté cela sur des sites wiki : une page parle d’une autre, et l’autre parle de l’une. Ce n’est pas un grand mal en soi. Mais ça fait plus de travail pour l’auteur de la documentation. Et surtout, on se retrouve à devoir assurer la cohérence à l’intérieur même de la documentation, alors que l’objectif initial est d’assurer celle du livre !

Sujet

Une fiche de sujet est une fiche rédigée du point de vue de l’auteur.

Elle décrit des concepts et des évènements qui ne peuvent pas être expliqués dans la catégorie narration. Un sujet peut avoir lieu hors de la chronologie de la narration.

Par exemple :

  • un voyage qui a transformé la vision du monde d’un personnage,
  • le traumatisme qu’a subi un personnage,
  • les implications d’un modèle de société particulier sur le façonnement d’un personnage depuis son enfance, etc.

Si vous avez fait attention à ces exemples, vous constaterez que ces sujets sont toujours en relation à un personnage.

Comme je le disais en début d’article : un sujet ouvert doit être fermé. Cela peut paraitre évident, mais seuls les personnages peuvent fermer les sujets. Si les sujets se ferment d’eux-mêmes, à quoi servent donc les personnages ?

La fermeture d’un sujet prend forme de diverses manières :

  • le personnage en question tire un trait sur son passé suite à une trahison,
  • le personnage découvre la vérité et pardonne son rival,
  • le personnage accomplit la mission qui lui avait été confiée,
  • le personnage abandonne son rêve par amour, etc.

Un sujet fermé ne veut pas dire qu’il n’a plus d’importance dans le récit, bien au contraire !

Un sujet fermé évoque une transformation, dans la manière d’être, d’agir, de raisonner. C’est un marqueur de la progression des personnages. Un personnage qui ferme un sujet, c’est un personnage qui surmonte ou échoue une épreuve. Un sujet fermé, c’est un bagage psychologique.

Date

C’est une catégorie un peu spéciale que j’utilise dans TNBS, car les évènements sont datés (Ils ont une date attribuée.).

Dans le logiciel Obsidian que j’utilise pour ma documentation, cela me permet de visualiser les dates importantes, ainsi que les évènements qui s’y rapportent.

Les dates sont notées dans le sens année – mois – jour – heure – minute. Ainsi, elles sont rangées naturellement dans l’ordre alphabétique.

Vous pouvez vous en passer si les dates ne vous sont d’aucune utilité dans votre projet d’écriture.

Conclusion

Ce que vous venez de lire est le fruit de mes réflexions en organisation de projet d’écriture. Mon organisation peut vous paraitre laborieuse, mais c’est celle qui me semble la plus adaptée à mon projet.

Peut-être avez-vous une organisation que vous voudriez partager ? N’hésitez pas à partager en ce cas ! J’espère en tous cas que cet article vous aura aidé à organiser vos propres notes.

Notes

  1. Dans TNBS, nous n’aurions généralement aucune information venant de Félicie quant à la nature d’un soupir. Elle pourrait supputer en fonction du contexte, mais elle peut très bien se tromper. Et c’est pour cela qu’un document de travail peut être intéressant, car il me permettrait d’annoter ce passage pour préciser la véritable nature de ce soupir. ↩︎
NemuLumeN
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Commentaires

Une réponse à “Assurer la cohérence du récit par la documentation”

  1. […] Si vous souhaitez en savoir plus sur ma façon de documenter le récit, j’ai écrit un article à ce sujet. Il contient aussi quelques bribes de théorie […]

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