Tout au long de notre vie, nous catégorisons les choses, ce qui nous est fort utile pour identifier et trouver ce qui nous plait, et écarter ce qui ne nous plait pas.
Cette catégorisation s’obtient en découpant un concept en d’autres concepts plus précis.
À force de découper, on arrive forcément à un moment où une division supplémentaire serait futile. À ce moment, on y trouve alors une sorte d’unité indivisible.
Pour moi, cette unité représente un gout particulier.
Nous avons tous des gouts différents, qu’il s’agisse de littérature, de films, de cuisine, et de tant d’autres sujets qu’une énumération serait inappropriée pour cette introduction.
Ainsi, parce que nous les autrices et auteurs sommes également des êtres humains dotés de gouts, nous appliquons nos gouts à nos productions, et par conséquent, chacune de nos productions embrasse cette notion de gout.
Évidemment, la façon de déterminer ce qui fait le gout dépend de chacun·e. Comme je le disais dans l’article Voir le monde en modules, il y a autant de façons de voir une chose qu’on le souhaite.
En ce qui me concerne, j’identifie le gout grâce à deux grands axes : l’axe de la substance, et l’axe technique.
L’axe de la substance est celui qui classifie les livres par l’histoire qui est racontée. Je subdivise ce grand axe par des axes secondaires :
- l’époque,
- les thèmes,
- les émotions.
L’époque décrit à la fois le moment et l’endroit dans l’œuvre. Ça peut être une époque fictive ou réaliste. Ça correspond grosso modo à l’univers. L’époque rassemble le Où et le Quand.
Les thèmes décrivent des sujets que l’auteur/l’autrice veut évoquer. Les thèmes rassemblent le Quoi et le Pourquoi.
Les émotions décrivent les sensations que l’histoire transmet, souvent par l’intermédiaire des personnages. Veut-on faire rire, pleurer, indigner, exalter, libérer ? Les émotions rassemblent le Qui et le Comment.
L’axe technique est celui qui classifie les livres par la manière dont l’histoire est racontée. J’ai identifié trois axes techniques secondaires :
- la longueur,
- la densité,
- le style.
La longueur décrit ce qui est nécessaire de lire pour comprendre une information ou un ensemble d’informations, et notamment pour aller du début jusqu’à la fin. La longueur est ici synonyme de taille.
La densité décrit la teneur en informations importantes dans un volume donné. Par exemple, plus il y a d’actions et de rebondissements avec des interactions complexes entre les personnages, plus c’est dense. La densité est ici synonyme de complexité.
Le style décrit les règles dans lesquelles ces informations sont écrites. Le style est ici synonyme de forme.
Tous ces axes déterminent les briques de base qui définissent l’unicité de votre livre.
Gout = ( époque, thèmes, émotions, longueur, densité, style )
Mais comme vous pouvez l’imaginer, chaque axe ne reste pas au même niveau tout au long du livre. Ou alors, votre livre ne comporte que quelques mots…
Vous aurez donc de la variation et de la progression sur chacun de ces axes. Pour métaphoriser, cette variation du gout au cours de la lecture, c’est ce que j’appelle la mélodie du livre.
En musique, plus particulièrement en chanson, la voix est la résultante du timbre, de la prononciation, de la justesse, de la force, et de la résonance.
Ces paramètres sont évidemment importants pour une chanson. Mais ce n’est pas ce qui rend cette chanson marquante. Ce qui la rend marquante, c’est ce qu’on fait de ces paramètres, de cette voix. La mélodie d’une chanson, voilà ce qui lui donne sa réelle singularité, et non pas son registre ou sa technicité.
On peut en effet écrire des mélodies bien différentes, tout en conservant un registre et technicité similaires.
La mélodie est donc ce que l’on fait de cette voix au cours du temps.
C’est pour cela que, par analogie, j’appelle « mélodie » la variation du gout au cours de la lecture.
Ainsi, une définition de ce qui fait l’unicité de votre livre pourrait donc être basiquement exprimée comme suit :
Gout = ( époque, thèmes, émotions, longueur, densité, style )
Unicité (Mélodie) du livre : f(x) = Gout, x ∈ [0,Lmax]
avec [0,Lmax] : intervalle entre le début et la fin du livre
Dans mon roman TNBS, j’ai ainsi opté pour de multiples alternances de densité, entre des phases « denses » (typiquement du combat) et des phases « apaisées » (typiquement de la balade).
J’ai aussi opté pour des variations dans le style, notamment des passages à la deuxième personne, avec des éléments graphiques, un poème, une fable, un passage narré par des pseudo-commentatrices sportives, etc. Et tous ces moments sont répartis tout au long du livre, pour qu’il n’y ait pas trop de déséquilibre.
Petit aparté concernant l’équilibrage, notez qu’il n’y a rien d’obligatoire à équilibrer tous les paramètres.
L’équilibrage est un choix personnel. Et n’allez pas croire que j’ai intégré toute cette histoire d’équilibre dès la première passe d’écriture de TNBS. Regardez la capture d’écran qui suit. C’est un extrait d’un document qui m’a servi à réordonner des chapitres entiers, voire retirer et ajouter de nouveaux. Tout ça pour que les émotions (et juste elles !) soient mieux réparties et aient plus d’équilibre.

Et pourquoi je voulais cet équilibre ? Parce que j’aime ça. Il n’y a pas d’autre raison. Et par ailleurs, tout n’est pas équilibré dans TNBS1 !
Conclusion
Quand on lit un livre, on accumule une expérience. Un livre technique nous apporte un savoir, un livre de fiction nous fait voyager.
On serait tentés de vouloir plaire à un maximum de gens. Mais c’est impossible. Nous avons tous des gouts différents. Nous l’avons vu, le gout se base sur 6 axes (dimensions).
Et ajoutons à ça le fait que ce gout évolue au cours même de la lecture, car un livre n’étant pas une expérience uniforme, nous sommes maintenant certains que l’expérience qu’il propose ne sera pas vécue de la même manière par tous.
La morale de l’histoire, c’est donc que vous écrivez comme vous voulez. C’est votre œuvre. Votre mélodie. Mais si vous voulez écrire différemment, vous saurez désormais identifier les paramètres sur lesquels jouer pour tenter de nouvelles choses.

Laisser un commentaire