Avant que vous ne veniez vitupérer ma personne sur la base d’une supposée moralité discutable, je tenais à préciser que je parlais bien de procédé narratif.
Quand on lit une fiction, il se crée un contrat tacite entre l’auteur/l’autrice (vous) et le lecteur/la lectrice. Ce contrat contient une clause de véracité qui vous oblige à rester dans le vrai (ou plutôt le vraisemblable, puisque c’est de la fiction).
Si vous comptez mentir, vous pouvez ; ajoutez donc une clause dans un alinéa du contrat susmentionné. En revanche, si ce n’était pas clair dès le départ, alors espérez une rupture de contrat pour non respect de la clause de véracité.
Mais soyons clairs sur une chose dès maintenant : cette obligation de véracité ne vous empêche pas de tromper le lecteur/la lectrice.
Le monde de l’imaginaire est de ceux où la tromperie a entièrement le droit d’y sévir. Ce sont ces fausses pistes qui font le sel de certains récits d’enquête.
Mais au fait, qu’est-ce qui distingue une tromperie d’un mensonge ? Et dans quelles circonstances sont-elles acceptables ?
Qu’est-ce qu’un mensonge ?
Commençons par définir un mensonge.
Un mensonge, c’est quand quelqu’un dit quelque chose de faux.
D’accord. Mais pour qui c’est faux ?
Les feux de circulation sont tricolores… mais aussi bicolores pour certains daltoniens. La prononciation standard du français est celui de Paris… mais aussi celui du Québec pour un Québécois. On dit « pain au chocolat » au nord, et « chocolatine » dans le sud ouest. Tant d’exemples qui montrent que la vérité n’est donc pas unique ; elle est même multiple et relative.
Un mensonge, c’est quand quelqu’un dit quelque chose de faux relativement à sa connaissance des choses.
Maintenant, définissons une tromperie.
Une tromperie, c’est quand quelqu’un reçoit quelque chose qui semblait conforme relativement à sa connaissance des choses, mais qui s’est révélé faux.
La tromperie a donc une notion de transition. Un passage d’un état vrai à un état faux. D’un état X à un état Y.
En partant de ces définitions :
- le concept de relativité est important,
- la tromperie est une conséquence d’un mensonge,
- et que c’est grâce à ce concept de relativité que nous pourrons déterminer si un mensonge (et donc la tromperie qui en découle) est acceptable ou pas.
Alors, qui a le droit de mentir ?
Si le récepteur du mensonge est un personnage, vous faites ce que vous voulez. Vos personnages ont le droit de se mentir entre eux !
Par contre, si le récepteur du mensonge est le lecteur, nous sommes donc dans un contexte de narration. Voici ce que je pense des façons différentes de raconter une histoire :
| Le narrateur… | … est un personnage du récit… | … n’est pas un perso ou est l’auteur du récit… |
| … et s’adresse à soi-même : | OK | PAS OK |
| … et s’adresse à vous : | Possible, un peu risqué, à motiver | PAS OK |
| … et ne s’adresse à personne (impersonnel) : | (pas intéressant) | PAS OK |
Il n’y a pas tant de cas où je tolère un petit mensonge.
Lorsque le narrateur/la narratrice ne fait pas partie du récit, toute tentative de mensonge apparaitra comme un moyen artificiel de créer de l’inattendu, comme c’est le cas dans certains policiers où la clé de toute l’intrigue se base sur un mensonge résolu à la fin. C’est très décevant. À noter qu’une omission délibérée d’un détail est également un mensonge pour moi.
Le cas où ça fonctionne très bien, c’est quand le narrateur/la narratrice fait partie du récit, et que la cible de sa narration est en réalité soi-même, telle une introspection. C’est un personnage avec une voix propre, des sensations, des réflexions, un ton, qui font qu’on garde une distance avec ce qui est raconté. En effet, c’est dans ce cas où on s’attend naturellement à un manque de fiabilité.
Dans mon roman TNBS écrit à la première personne, la narratrice est la protagoniste de l’histoire. Elle a donc une existence dans l’histoire, et elle est caractérisée. C’est une femme complexée à certains égards, et elle a tendance à se mentir. Mais comme c’est raconté de façon à ce qu’on sente qu’elle a des fragilités, on comprend ce qu’elle ressent réellement, pour peu qu’on ait un minimum d’empathie…
Cependant, lorsque le narrateur/la narratrice s’adresse à nous les lecteurs/lectrices, on s’attend à l’inverse à être dans la confidence, et donc dans la véracité et la fiabilité. Lorsqu’un ami nous ment, voilà une sensation bien désagréable. Ça, c’est une trahison, et c’est à éviter…
… sauf si vous êtes dans ce cas particulier : si le lecteur/la lectrice incarne un personnage de l’histoire !
Vous lisez un livre dont vous êtes un roi ou une reine, et dont le récit est une suite de lettres provenant de votre général adoré qui vous raconte sa quête à la poursuite du dragon. Ce général vous dira que la quête se passe bien… Mais en réalité, quand vous lisez les lettres suivantes, provenant d’autres généraux et de vos espions, vous comprenez qu’en fait, il vous a trahi et fomente une rébellion contre vous !
Autre exemple, c’est aussi tout le passage où Lierre raconte ses aventures à la deuxième personne dans TNBS1 à Félicie. (Lire en ligne le passage) Si vous avez lu le livre, il est évident de comprendre que Lierre ne raconte pas tout, qu’il omet volontairement des détails.
Conclusion
On vient de voir des cas où mentir, et donc tromper, est admissible.
L’important, c’est de bien se représenter qui est le destinataire du mensonge. Mieux vous avez ce destinataire en tête, mieux vous saurez le tromper dans les règles de l’art !
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